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samedi 02 février 2008, a 17:51
FRANCOISE GARNER, SOPRANO
 

Vous êtes née dans une famille d'artistes ?
Pas du tout. Non, à part ma grand-mère paternelle qui aimait le chant, une Française née à Paris. Dès son lever, elle descendait, elle se mettait à son piano, elle avait poudré ses cheveux et elle en jouait. Elle avait un frère qui jouait du violon, dans sa famille, ils étaient mélomanes et même, pour certains, musiciens mais personne ne chantait.

 

 

Avaient-ils des disques d'opéra ?
Non. Vous pensez ? A l'époque, pour la bourgeoisie, ceux qui faisaient de la scène, c'était presque comme le théâtre au temps de Molière !
Quand j'étais petite, je me souviens, j'allais voir ma grand-mère paternelle, c'était pendant la guerre, et elle me disait « Toi, tu chanteras ma petite, allez, chante ! » je me mettais sur son lit et je vocalisais (vocalises de la Reine de la Nuit), ou des vocalises de Lakmé, et elle me disait, « Tu chanteras, ma chérie, toi, tu chanteras. Il faut faire du solfège, il faut faire de la musique. » Et puis voilà?
Elle vous a encouragée ?
Oui. Et peu de temps après, la pauvre, elle est morte, malheureusement.
Donc elle ne vous a pas vue sur scène ?
Non, ah, non...
Et quel a été le déclic ?
Le déclic je crois que c'était en moi, que j'ai toujours voulu chanter. c'est elle qui me l'a insufflé... Une vraie vocation.
Et il y a quelqu'un qui vous a confirmé que vous aviez une voix ?
C'est très compliqué, cette histoire?
Donc j'avais un grand père qui était Autrichien, Otto Garner, et qui était le patron du grand hôtel Garner à Leoben en Autriche. Et puis, après il est venu en France et s'est fait naturaliser français. Il est devenu directeur de l'Hôtel Astoria à Saint Pétersbourg et de l'hôtel Majestic à Paris. Quand il dirigeait l'Hôtel Majestic, il est mort alors que mon père n'avait que dix-sept ans. C'était l'aîné. Mon grand-père était un homme terrible, et n'admettait pas que ma grand-mère arrive dans l'hôtel en poussant le landau : « Mais Kesque fous faites Gabrielle, cela ne se fait pas !! » Il y avait des nurses pour les enfants, des valets de pied, des domestiques dans la propriété. Quand il est mort la grande fortune n'a pas résisté longtemps, ma grand-mère n'était pas une femme d'affaire et d'après ce que j'ai entendu le parrain et la marraine de mon père y seraient pour quelque chose. Enfin, le jour où on lui a volé tous ses bijoux sa santé n'y a pas résisté.
Les personnes qui ont racheté l'hôtel à ma mère ne pouvaient pas avoir d'enfants ; ils ont vu notre situation familiale (mon père et ma mère s'étaient fiancés à 17 ans et mariés à 22). Ils ont eu ma soeur, moi, mes deux frères. Ma mère était très fatiguée et déprimée et ces personnes ont dit « On va prendre cette petite avec nous. »
Ce sont ceux qui m'ont aidé et m'ont en partie élevée. Ils ont suivi l'idée de ma grand-mère, ils m'ont fait apprendre le solfège, le piano.
J'étais chez Madame Samuel Rousseau et cette dernière a dit un jour à cette dame que j'appelais Mamie, « Vous savez, cette petite a une voix, il faut absolument qu'elle fasse du chant et lui trouver un professeur.»
A Marseille où nous étions allés habiter avec mes parents, mon premier professeur a été Madame Mireille Sabatier, qui a terminé sa carrière en chantant Werther à Marseille.
C'est elle qui m'a donné mes premières leçons de chant. C'est la première qui m'a parlé du souffle et de l'ouverture vers l'arrière pour les sons suraigus. C'était vraiment un bon professeur. Elle était également le professeur de Gines Sirera avec lequel j'ai chanté Traviata à Marseille.
Un jour elle a dit : « Il faut maintenant qu'elle parte en Italie. » A ce moment, on donnait à Paris Mozart de Reynaldo Hahn avec Graziella Sciutti. Mamie est allée la voir et lui a demandé qui était son professeur. Graziella a répondu que c'était Madame Maraliano Mori au Conservatoire de Rome.
Je suis partie à Rome, j'ai fait une audition, et je suis restée à partir de 1954, pour des cours privés pendant deux ou trois ans.
Elle était professeur au conservatoire mais elle donnait des cours privés ?
Au conservatoire où finalement après audition je suis restée encore trois ans. J'ai fait les diplômes pour être professeur de chant car lorsque j'ai passé mon premier examen, le directeur a dit « Cette petite ne chantera jamais, elle a une trop petite voix. » J'étais désespérée, je pleurais, je pleurais... Une nuit, j'ai rêvé de ma grand-mère qui me disait « Ma chérie, ne t'inquiètes pas, tu feras une carrière... » Depuis, elle ne m'a plus jamais parlé...
J'ai continué de travailler. Pour être professeur de chant, il fallait le diplôme de solfège, d'harmonie, de piano, d'histoire de la musique, de littérature, de géographie... c'était très dur et stressant...
Un jour on a trouvé que j'avais fait des progrès et j'ai préparé en même temps le diplôme de chanteur.
Je suis rentrée en France et je me suis présentée au concours pour l'Opéra Comique.
Donc là, c'est Le Dernier sauvage de Menotti ?
Oui. c'était mes débuts...
Ah, non ! Je suis partie à Vienne deux ans pour étudier avec Madame Ludwig, la mère de Christa, qui était cantatrice elle aussi, et l'été, j'allais à Salzbourg pour continuer de travailler avec elle.
On n'arrête jamais d'essayer de se perfectionner.
Au festival de Sazlbourg, j'ai donné un concert dirigé par Paumgartner dans les airs pour colorature de Mozart.
Ensuite, j'ai préparé le concours de l'Opéra Comique et j'ai été prise.
Ma grande chance, cela a été de faire partie de la troupe parce qu'on apprenait le métier. Le Menotti, c'était le premier grand rôle, mais ensuite j'ai attendu trois ans avant de chanter de nouveau un rôle un peu important.
j'ai fait la voix dans Mireille -à 20h30, j'étais au théâtre pour monter dans les cintres à minuit moins le quart.
Dans Mireille il y avait De Pondeau, Esposito, Guiot, Caroline Dumas, Jacqueline Brumaire... Geori Boué, je l'ai entendue pour ses adieux dans Werther.
Dans la troupe, nous étions nombreuses.
J'admirais Mady Mesplé, il y avait également Eda-Pierre... Chaque fois on me faisait apprendre des rôles pour être doublure ou triplure.
Il y avait une alternance ?
Non, on me faisait apprendre le rôle au cas où. On me disait, « Tu sais, je ne suis pas très bien... Prépare-toi... » et puis au dernier moment... (rires) Elle était toujours très bien.
Il fallait rester chez soi et attendre.
Mais on apprenait son métier. On avait de grands pianistes, Madame Gedda, Mlle Martinet, Mme Féjard, Madame Cochet.
C'est avec ces chefs de chants qu'on apprenait le répertoire. Les rôles que j'ai appris à l'Opéra Comique, je ne les ai jamais oubliés. J'ai chanté : Lakmé, Les noces de Jeannette, Les Noces de Figaro (Suzanne), Les Pêcheurs de perles, la poupée des Contes d'Hoffmann, Lucia di Lamermoor.
Entre temps, j'étais retournée à Vienne pour un récital avec Eric Werba.
Une année, je devais faire la voix dans Don Carlos. j'étais ravie, c'était mes débuts à l'Opéra de Paris. Un chef me convoque dans son bureau et voilà qu'il ferme la porte à clé ; il me fait comprendre qu'il doit aller à tel endroit et que si je voulais y aller aussi... et si et si et si... J'ai refusé, alors il m'a enlevé le rôle.
J'étais désespérée et j'ai fait un scandale. Je suis allée voir Bondeville [le compositeur et directeur de l'Opéra de Paris] et je lui ai dit : « Voilà ce qui se passe, monsieur le directeur. Il a voulu me pincer les fesses, je n'ai pas voulu le faire, et il m'a enlevé le rôle. » Bon Dieu, il était plié en deux de rire et m'a répondu : « Ne vous inquiétez pas, vous aurez votre revanche. »
Un mois après, je faisais Rigoletto.
Et qui chantait le rôle de Rigoletto ? Massard ?
Oui, Robert Massard, Matteo Manuguerra, Julien Haas, Henri Peyrottes...
Henri Peyrottes, il aurait démoralisé un régiment... Mais quelle belle voix !
Et les séries de représentations étaient longues ?
Vous savez quelquefois, le dimanche, on avait après midi et soirée à Comique.
Ah, vous assuriez les deux représentations ?
Non.
C'étaient des séries très longues toujours avec la troupe. Les Français passaient en premiers et de temps en temps on invitait un étranger. Ce fut un désastre la fermeture de cette salle.
Oui, avec Liebermann.
Oui, évidemment. Maintenant, les troupes c'est fini. Même pour les théâtres de province qui aujourd'hui sont souvent régis par les impresarii... Avant, les directeurs nous téléphonaient directement.
Mais à l'époque où vous avez débuté, Gilda, vous aviez un agent ?
Non.
Vous n'en avez jamais eu ?
Si, un peu plus tard. Monsieur et Madame Ribera pour la France et Alberto Mainenti pour l'Italie ainsi que Michel Glotz, pendant dix ans, qui m'a fait faire deux choses.
Alors, je lui ai écrit en lui disant que je n'acceptais pas cela. Quand même ! Il ne faut pas prendre les artistes pour des... Alors, cela a été fini.
A une époque, je n'avais pas tellement besoin d'impresarii parce que les directeurs me téléphonaient directement. Ensuite, j'ai eu la chance qu'il y ait madame Ingpen à l'Opéra.
1977 marque le début de ma carrière internationale, avec le Comte Ory dirigé par Maître Plasson.
Il y avait Sénéchal...
Il y avait Sénéchal... Ce rire... j'en étais malade.
Vous l'avez refait à Genève aussi ?
Oui, la dernière série. Il y a eu neuf représentations : Hugues Gall était directeur.
La dernière scène dans le lit, avec Sénéchal en chemise de nuit, avec le bonnet de nuit et la bougie, entre Renée Auphan et moi, c'était à mourir de rire. Dans les coulisses, je lui disais « je ne te regarde plus... »

Mais c'était une rareté à l'époque, le Comte Ory ?
C'était une création. Nous l'avons créé à l'Opéra Comique.
Lorsque le Festival d'Aix a donné cet opéra on a dit à la radio que c'était une création ; j'ai téléphoné à France 3, pour leur dire que cet opéra s'était donné bien avant, à l'Opéra Comique avec Eliane Manchet, Sénéchal, et Bisson puis avec Mallabrera et moi. On a plus dit dans les journaux que c'était la création... Il faut remettre les pendules à l'heure.
Absolument.
Pour cet ouvrage, j'étais prise comme doublure, mais je ne devais pas faire un spectacle. Donc j'y allais avec mon ami, (« mon mari et mon maître », comme dans la chanson). On assistait à toutes les répétitions, mais au bout de trois semaines de répétitions, on en avait assez...
Mais on a l'habitude de dire que les productions se montaient rapidement à l'époque.
Pensez vous ! Pas à l'Opéra comique, cela durait un moment... Il y avait dix spectacles... Et la pauvre Eliane Manchet qui avait une très belle voix était souffrante. Elle allait chez le docteur, et mon ami, en bon italien, disait « Mamma mia ! » On en avait assez. Je demandais au metteur en scène de me faire répéter, et il me répondait : « Non, non, vous n'avez qu'à regarder les autres » je répétais seule dans mon appartement, devant la glace.
Et un jour, j'arrive. La répétition était avec orchestre puis, tout d'un coup, tout le monde à mes pieds. « Madame Garner, est-ce que vous êtes prête ? » Bien sûr, j'étais prête. J'ai fait la répétition musicale et l'orchestre a applaudi. C'était Michel Plasson qui dirigeait.
Le temps passe. Eliane Manchet rechante. Générale en costumes. « Madame Garner, Madame Garner... » J'ai fait la générale en costumes, sans me tromper une seule fois. Madame Ingpen est descendue, et m'a dit « Monsieur Liebermann a dit que vous ferez les premières. ». Si je me souviens bien, j'en ai fait six.
Michel Plasson m'a voulue ensuite à Vérone pour Roméo et Juliette, j'ai donc étais la première cantatrice française à se produire dans les Arènes. Et cela s'est enchaîné. l'année suivante, j'y ai également chanté Butterfly et pour mon interprétation on m'a décerné le Puccini d'Or. Enfin il y a eu toujours à Vérone Traviata.
Et la Scala ?
Pareil, en 1977 dans Faust, avec Kraus et Ghiuselev, dirigé par Georges Prêtre dans la mise en scène de Jean-Louis Barrault, qui était magnifique.
Donc, c'était le bouche à oreille de directeurs, qui faisaient vraiment leur travail de direction artistique...
Oui, après cette époque, je continue ma carrière. M. Duffaut me téléphonait ainsi que Monsieur Grinda, Monsieur Aymé, Monsieur Cabourg puis Paul Ethuin : « Françoise, est-ce que vous êtes libre ? »
Les choses se sont enchaînées, les années ont passées, Madame Ingpen était toujours à l'Opéra.
Je pars en vacances un été, en Italie avec des amies et Tanino. On arrive à l'hôtel et quelques jours après, coup de fil « Allo, c'est Madame Ingpen au téléphone. J'ai su que vous étiez là, est-ce que vous pouvez faire une audition à Salzbourg pour le Met, pour Maestro Levine, parce qu'on cherche une Konstanze (en allemand) ? »
Evidemment, nous voilà partis.
Vous l'aviez à votre répertoire, Konstanze ?
Oui, oui, je l'avais déjà chanté à Tours, et puis je devais le faire à Dijon mais M. Grinda m'avait gentiment libérée pour la Scala.
Cela suppose qu'on savait toujours où vous étiez.
Oui, bien sûr.
Nous sommes allés à Salzbourg. Evidemment, l'audition, à l'époque est passée par l'agence Glotz, c'est Madame Moroni qui s'occupait de moi. Le lendemain de mon arrivée, j'avais l'audition. J'ai attendu très longtemps et Tanino, en bon italien, s'est impatienté parce que le temps passait. Il me dit, « On s'en va ! » Je lui dis « Ah, non, on ne part pas !! Je suis ici, je fais l'audition. » Il commence à s'énerver, « On ne te respecte pas, on te fait attendre... » Je lui dit « Tanino, moi, je reste » On me fait passer en dernier, Je me souviens, c'était le décor du Songe d'une nuit d'été. C'était de l'herbe. Sur scène, on s'enfonçait, alors j'ai dit « excusez-moi » et j'ai enlevé mes chaussures... (rires) Il y avait James Levine, très sympa d'ailleurs. Et j'ai chanté Linda de Chamonix et les Pêcheurs de perles. Et j'ai été engagée. J'ai enchaîné avec Les Puritains, toujours au Met avec Fisichella, S. Ramey, et S. Milnes, sous la direction de R. Bonynge. Ensuite, je l'ai chanté à bordeaux, toujours avec Fisichella et Zancanaro.
Et les grands moments ? J'ai vu qu'à Rio de Janeiro, vous aviez créé du Milhaud.
Oui, c'est très beau d'ailleurs... Saint Louis, roi de France. Sur un texte de Joinville. Il y avait un orchestre sur scène et un autre dans la fosse.
C'était très intéressant, et je ne l'ai redonné qu'une fois, en concert à Rouen. Cela doit coûter très cher à faire, étant donné qu'il y a deux orchestres.
A la suite de ça, Darius Milhaud m'a donné ses mélodies, que j'ai chantées au Festival d'Aix du temps de M. Dussurget qui m'a aussi engagée dans la Reine de la nuit.
Darius Milhaud est venu m'entendre dans un fauteuil roulant, le pauvre.
J'ai travaillé ses mélodies avec Pierre Bernac, et les mélodies de Poulenc, avec Poulenc lui-même.
Et les Dialogues, vous les avez chantés, aussi ?
Oui. La nouvelle prieure, c'est le rôle que je préfère. P. Bernac avait fait le voyage quand je l'avais chanté en Avignon dans une mise en scène de Margharita Wallmann.
D'après les photos, cela avait l'air magnifique.
Oui. Et l'échafaud, on ne le voyait pas, on ne voyait que les escaliers, mais chaque fois qu'une tête tombait, il y avait un accord à l'orchestre. Ah, c'était terrible !
Et vous parliez des grands partenaires, vous parliez d'Aragall...

Oui, c'était une des plus belles voix... Bon comédien. Par contre, avec Kraus, on était transparent. Il n'était jamais le personnage, il était Kraus, et puis c'est tout. Belle voix, belle technique mais pas de chaleur.
En France, il y avait Alain Vanzo qui possédait aussi une voix magnifique et qui était un adorable partenaire. Je pense aussi à Charles Burles et à Mallabrera.
Comme baryton, je veux citer Michel Trempont, Robert Massard et Ernest Blanc. C'était les beaux jours de l'Opéra Comique et de l'Opéra.

Vous avez fait Faust, les Contes d'Hoffmann, Traviata avec A. Kraus et G. Aragall. Comment êtes vous passée du répertoire de soprano léger à celui de soprano dramatique ?
Avec l'âge. Et grâce à Tanino. Je chantais Lakmé et le contre-mi bémol me donnait du souci. J'avais fait la Reine de la nuit. Enfin, je préparais Rigoletto à Toulon avec Schiavi. On répète et je vois un monsieur qui ressemblait à Pierre Brasseur et qui faisait la moue quand je chantais. Je me dis « Mince alors, mais que se passe-t-il ? »
Je le revois à la première représentation, j'essayais de le faire parler, alors, je passais devant (Ombre légère et passagère)... il ne dit rien. Et puis bon, le destin. J'allais toujours dans une pizzeria et lui, toujours chez Mimi à Toulon. Ce jour là j'ai voulu changer et aller au café, mais il y avait une fumée terrible et on est retourné à la pizzeria. Tanino et Schiavi arrivent, Chez Mimi est fermé. On se retrouve à la pizzeria. Et puis, je vois cet homme, attablé. Je vais le voir, et je lui dit, « Maître, puis-je vous parler ? » Je lui demande ce qu'il pense de ma voix. Et il me dit « La voix est belle mais tout est à refaire. Vous n'avez pas les graves... » Je lui dit : « Bon, alors donnez moi une leçon demain. » Il me donne un cours, me fait faire des vocalises, et puis je ne savais pas faire les sons de poitrine, on ne sait pas faire cela en France.
Ce n'est pas parce qu'on a la poitrine, qu'on ne sait pas faire les aigus. Mais ici, on met le grenier avant la cave.
Il m'a donné des résonances de poitrine et je me sentais bien. Il repart mais je me dis « cet homme, il faut que je le revoie ». Il donnait des conseils à la Scala et quelquefois on l'appelait vers onze heures du soir : « viens vite, Tanino, j'ai un problème. » Il prenait sa voiture et il partait.
Je pars à Monza étudier avec lui mais j'avais un rhume terrible, une trachéite. Je me dis, « qu'est-ce que je fais ? c'est ma chance, peut-être, cet homme ne va pas me croire si je lui dis que je suis malade, il va penser que je raconte une histoire pour ne pas y aller?il verra dans quel état je suis, je vais travailler Traviata, cela tombera bien ! » Je toussais après chaque note. Il faisait un temps terrible, de la neige, je glisse, je tombe ! Malgré tous ces problèmes, il m'a fait travailler.
A la suite de ça, j'avais toute une série de Pêcheurs de perles à Gand ; je lui demande de venir avec moi car je ne voulais pas perdre ce qu'il m'avait enseigné. Il me le disait "un défaut se prend en un soir et il faut six mois pour le perdre..."
Il m'a suivie jusqu'à sa mort (à la suite d'un cancer), pendant douze ans. Et c'est là qu'a commencé un nouveau tournant dans ma carrière.
Quand on dit qu'il ne faut pas les sons de poitrine ça m'amuse...
Et comment qualifieriez-vous cette technique que certains appellent « française » ?
Ce n'est pas vrai, il n'y a pas de technique française. Il n'y a qu'une, la bonne. Mais il y a plusieurs styles. Le style français, c'est-à-dire, pas de portamento, pas de sons trop couverts, c'est une langue assez blanche mais il faut le chanter, quand même, comme en italien, la voix libre de la poitrine aux aigus.
Par contre, le style italien, la couverture, les résonances de poitrine, car on peut faire de la poitrine sans écraser.
Finalement, pour l'allemand, c'est un peu tubé. Ils confondent tous ici, technique et style.
Et quand on lit certains éminents critiques de la presse spécialisée qui parlent de la disparition de la « grande technique française », depuis la mort de Ninon Vallin etc...
Quand on est mort, on a toutes les qualités. Et puis on peut écrire de grands livres sur la technique et être incapable de chanter.
Je pense qu'il est presque impossible d'écrire de grands livres sur la technique car, comme je le disais, il n'y en a qu'une, la bonne qui se résume en peu de mots, mais certains détails doivent s'adapter à la morphologie des élèves.
Il parlait de format vocal, de couleur et de technique ?
Oui, pas serré mais grand et libre.
Mais pour la musique baroque, ce n'est pas qu'une question de puissance, mais de style.
On peut avoir le style et chanter du baroque avec la voix. Les voix doivent remplir tout un espace. Et quand on chante dans des lieux aussi immenses que Vérone et Orange?
Ce la passe merveilleusement bien parce qu'il y a une acoustique formidable.
Malheureusement, à Orange, un vent terrible.
Quand j'ai chanté Hérodiade à Orange, un remplacement au pied levé de Montserrat Caballé souffrante, il faisait un vent et un froid terrible. Ceci dit, j'aimerais bien retourner à Orange, ne serait-ce que pour un récital.
Je suis restée sur ma faim. Orange, c'est beau. c'est superbe.
Un autre beau souvenir, c'est Faust au Palais des Papes, dans la cour d'honneur... Il y avait un vent épouvantable, mon père était parti tellement il faisait froid et moi je chantais en haillons au dernier acte. Pourtant je n'ai pas attrapé de rhume. Quand on est dans le rôle, on n'y pense pas. Et c'était très beau comme mise en scène. Et ensuite, on l'a fait à Montréal toujours grâce à Monsieur Duffaut.
Ah, la Marguerite de Montréal.
Oui, avec Fisichella, Massard, Auphan et Pierre Thau.
Monsieur Duffaut a été très important dans votre carrière...
Oui, ainsi que Gabriel Dussurget, Monsieur Aymé, Monsieur l'Huillier, Jean Cabourg, Paul Ethuin, Gérard Boireau, Michel Plasson. C'est grâce à lui si je suis allée à Vérone pour chanter la Juliette de Gounod avec Luchetti, Leo Nucci, F. Barbieri.
L'année d'après, j'avais loué un studio à la mer, pour me reposer car je devais chanter Butterfly à Aix. Butterfly devait se donner à Vérone. Je dis à Tanino, « on va y aller, pour voir un peu le spectacle »
Je suis dans la loge (car on a droit à une loge à vie quand on y a chanté) et des amis me disent que je devrais le chanter aux Arènes de Vérone ; je leur réponds que ce serait fou. Mais à l'entracte, Tanino arrive en courant et me dit « Capelli veut te voir et m'a demandé si tu peux faire Butterfly et auditionner » Le lendemain j'auditionne, tout d'abord au piano, puis avec le chef de chant, puis avec le chef d'orchestre et on me dit « dans quinze jours, c'est votre tour. »
J'ai fait quatre représentations. C'est souvent arrivé dans ma carrière, des coups de chance, de hasard.

Après vous avez fait Traviata, toujours à Vérone...
Oui, avec Bruson. j'aurais également dû chanter Norma, mais malheureusement le directeur est mort et tout a changé.

Et Norma alors ?
Je l'ai chanté à Toulon, à Rouen, à Dijon... et Sydney.
On va parler de Monsieur Aymé...
Oui. C'était la chance, car si on chantait pour lui, on chantait dans cinq théâtres. Mais pour arriver à chanter à Nice, il fallait faire ses preuves avant. Il y avait Montpellier, Béziers, Perpignan, Nice et Toulon, et les Arènes de Nîmes, où j'ai chanté Micaëla. On se retrouvait entre le taureau et le chanteur ! (rires)
Oui, vous me disiez que quand la saison tauromachique était bonne, les cachets étaient plus élevés !
Oui, et pour Carmen, il y avait une vraie mise à mort, et pour Mireille, il y avait la course camarguaise.
Maintenant, les directeurs passent par des impresarii, à part M. Duffaut, qui m'a contacté directement (mais il y a trente ans que nous nous connaissons).
Il me prend peut-être par amitié, mais aussi parce que (je l'espère) j'ai un peu de talent.
Et à Nice, qu'avez-vous chanté ?
Lakmé, les Contes d'Hoffmann, le Barbier et les Pêcheurs de perles.
Et à Nîmes ?
J'ai fait Rigoletto à mes débuts avec Gustave Botiaux et Ernest Blanc. Ernest blanc, quelle belle voix de baryton ! Quel bel artiste et bon camarade. Son fils est chef d'orchestre et je sais que c'est pour lui une grande joie.
Mais vous avez chanté sur tous les continents. Les lieux les plus exotiques, quels étaient-ils ?
Rio, Santiago (Manon), New-York, Montréal, Sidney, Barcelone, Madrid et presque dans toute l'Italie
Vous m'aviez parlé des particularités du public du Met...
Quelle horreur ! On était allés entendre Tosca avec Bonisolli, Juan Pons...
Les gens ne réagissent pas du tout, ils s'en vont petit à petit. Cela a fini demi salle. Et lui, quand il est mort, je ne vous dit pas les bonds : il a roulé, on était mort de rire. Il était complètement fou mais... belle voix.
J'ai fait un Faust avec lui à Monte Carlo ; il était vexé parce que mon nom était avant le sien sur l'affiche. Il disait que je faisais partie d'une mafia. (rires) Alors il a dit à Grinda que c'était inadmissible !
Mais Grinda riait.
Et aujourd'hui, vous êtes également professeur ?
Oui, de temps en temps, tout en continuant de chanter. J'ai fait un récital en Avignon en 2001 et Tosca en 2003.
Je suis reconnaissante à Monsieur Duffaut qui n'a pas tenu compte de l'âge, car souvent maintenant le physique et l'âge comptent plus que le talent...
Cet été, je suis retournée à Lamalou pour un concert. J'y avais chanté Manon et Traviata à mes débuts.
Et c'était mignon comme tout, car les antiquaires avaient donnés les meubles pour les décors.
Il y a peut-être de petits théâtres mais il n'y a pas de petits publics.
Ces festivals qui donnent du bonheur aux artistes et au public devraient être aidés et avoir plus de subventions, de même que pour tous les théâtres de province qui programment du lyrique.
j'espère qu'un jour le gouvernement comprendra qu'il faut les aider davantage.

Est-ce qu'il y a des rôles que vous avez aimé plus que d'autres ?
Oui. Butterfly et Norma.
C'est votre grand regret de ne pas l'avoir chanté plus souvent ?
Oui. j'aurais voulu faire mes adieux dans un de ces rôles.
Traviata, cela ne vous a pas marquée ?
Si, mais la plus belle mise en scène était celle d'Avignon. j'aime les rôles dramatiques où l'on peut jouer vraiment. j'ai toujours préféré le deuxième et le troisième acte dans Traviata. c'est là où je m'éclate comme dans le Trouvère, au Miserere.
Vous avez chanté des raretés pour votre époque. J'ai vu une Ritade Donizetti à Gand.
Mon Dieu, j'en ai chanté une autre, le Duc d'Albe. On ne l'a plus jamais donné en France.
Mais je n'ai aucun regret de rôle : je n'ai jamais voulu chanter ce qui ne me plaisait pas. Par exemple, je n'ai jamais voulu chanter l'intégrale de Linda di Chamounix, je faisais l'air dans le Barbier, cela faisait un triomphe... Ou encore en bis en récital.
On n'est pas convainquant quand on n'y croit pas soi-même ?
Oui, c'est cela. Si je ne peux pas rentrer dans le rôle, si ne n'y crois pas, je ne le fais pas.
J'aimais les rôles dans lesquels je peux m'épanouir. Hérodiade, le duo est très beau, avec le baryton, il y a de beaux passages.
J'ai fait Thaïs avec Fondary à Montpellier. c'est tout à fait lui, dans Athanaël. Athanaël et Scarpia, c'est lui. Il a également chanté dans Hérodiade avec moi à Orange.
Je n'ai jamais pu chanter Otello, car je trouve le rôle gnan gnan... J'ai refusé Guillaume Tell aussi, avec Pizzi au Théâtre des Champs Elysées, « Sombre forêt », il n'y a rien ! J'aime les rôles qui vont crescendo, où c'est tragique à la fin.
Que diriez-vous aux contempteurs du chant français qui disent que ce répertoire là est finalement un peu mièvre, comme Lakmé ?
Déjà, dans Lakmé, c'est en le chantant avec la voix... d'abord, le contre-mi n'est pas obligatoire, alors autant le chanter sans contre mi, avec une voix plus large. On peut avoir la voix large et des vocalises et des notes piquées, et ce n'est pas le contre mi qui donne l'émotion, c'est le médium qui donne l'émotion... Ce ne sont pas les cocottes...
Le fameux duo avec Mallika, on ne comprend jamais rien.
Mais c'est là où il faut le médium... Sinon cela fait gnan gnan, parce qu'on le chante de là à là, au lieu de le chanter de la cave au grenier... Avec les tripes.
Et Gluck cela ne vous aurait pas tenté, ce genre de personnage ?
Pas tellement, par contre j'aime bien la Comtesse, j'aime bien Susanna, j'ai fait aussi Donna Anna, à Reims. Avec M. Grinda.
Donc, il y avait tous ces gens, comme Messieurs Aymé, Grinda, Cabourg ou Duffaut, qui ont fait la vie lyrique en France...
Oui. Mais je n'ai pas terminé !! Que Dieu m'entende. Je n'ai pas fait mes adieux scéniques, et je donne aussi des récitals ; j'ai un programme de mélodies, qui avait beaucoup plus à Bordeaux, il y a deux ans : Scarlatti, Paisiello, Bellini, Gounod, Massenet, Duparc, Hérodiade, Adrienne, Ernani... (Elle chante. )
J'espère pendant encore quelques temps donner du bonheur au public et de l'amour : c'est la technique du coeur !!!

 

Propos recueillis par ODB en 2005.

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